L’Empereur à pied… ou les 7 vies de l’épervier – Alexis JOLY

            Avec L’Empereur à pied, on ne peut plus ignorer le professeur de Lettres qui se cache derrière Charif Majdalani, l’auteur acclamé de cette rentrée littéraire 2017 pour ce dernier ouvrage. La frontière entre l’auteur tenant sa plume, le narrateur — son délégué au lecteur —, et les personnages, ces êtres de papier qui peuplent un décor d’encre et habitent une intrigue qu’on leur a choisie, cette frontière conventionnelle s’efface et donnera dès les premières pages quelques maux de tête aux séides des conventions littéraires classiques — pour ne pas dire caduques.

 « […] sauf qu’il y a ces bottes que je lui ai fait chausser par inadvertance mais que je vais conserver. » (p. 18)

« […] et oui, je sais, c’est ainsi que j’ai également décrit l’autre, son grand-oncle Che­hab, à qui j’ai aussi rendu visite dans le récit de mon père. Je les décris de la même ma­nière, sans doute. Mais qu’importe, puisque l’un m’a servi de modèle pour imaginer l’autre. » (p. 140)

             Le narrateur, qui « [a] toujours aimé les années 1930 à Beyrouth » et c’est pour cela, dit-il, « que je prends un plaisir particulier à être auprès d’eux, ce jour-là, sur la véranda de Chehab, à être un peu mon père, un peu le chat, un peu Chehab lui-même, un peu le Kazakh, les sirènes des bateaux, les bruits de la ville », entreprend de dire l’histoire du Liban, avec ses légendes locales et sa réalité plus sinistre qu’il faut aller chercher au bout du monde. Une histoire qui commence dans la cité de Massiaf en ce milieu de XIXe siècle ottoman où les rivalités entre cheikhs attisent la méfiance envers l’étranger, plus encore s’il vient fonder sa dynastie sans que l’on ne connaisse l’obédience de ses trois fils ni de sa cour de Bédouins. C’est dans ce climat – où le mythe s’infatue avec les faits au gré des dires, et alors qu’on cesse de voir en 1859 un Liban atemporel figé dans la féodalité – que celui qu’on nomme l’Empereur jette sur les siens une malédiction rendant indivisible l’héritage des fils aînés, imposant une tradition aussi brutale et perverse, à la hauteur du châtiment à laquelle elle doit pallier, que surannée.

             Sur fond d’épopées homériques que les narrateurs successifs ponctuent de délicieuses pauses de la vie quotidienne durant lesquelles on voit Nahia nous apporter des manouchés et plus tard venir nous reprendre d’un air sévère de ne pas y avoir touché, emportés que nous étions par l’implacable dureté du droit d’aînesse au fil de ces récits captivants, nous assistons surtout à la lente déliquescence d’une famille qui pourtant s’enrichit pour un seul descendant mâle à chaque fois.

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             Car l’histoire de la grande maison des Jbeili, c’est celle du Liban qui s’extirpe lentement de ses racines ottomanes et qui part en diaspora, sur la côte, avec ce plaisir bourgeois des montagnes, ou qui s’éparpille dans les ports italiens, au fond des haciendas mexicaines, à la recherche des atamans tsaristes comme de leurs ennemis communistes en Grèce… tout le peuple d’une famille régie par une loi archaïque pour laquelle tout, même l’inceste et le meurtre, sont préférables à son abrogation.

             Charif Majdalani accomplit ici la prouesse, au moins le désir, de dépasser un simple segment de l’Histoire. Ici, elle suit imperceptiblement sa marche vers les catastrophes de la guerre civile et de l’urbanisation chaotique effrénée, mais elle est embrassée avec une maîtrise littéraire rare des récits enchâssés et pourtant chronologiques, autour de personnages « relais » qui sont l’essence même de ce livre.

   « C’était un des plus vieux habitants de Massiaf, et l’un des derniers survivants des époques anciennes. Mais le temps passait si vite que même lui paraissait trop jeune pour certains événements, comme celui-là , précisément. » (p. 216)

             Est-ce à dire que le style a changé ? Pas l’auteur en tout cas, qui glisse volontiers ses références à Saint-John Perse, Balzac dont l’inspiration est sensiblement présente, Homère, toujours, dans une scène qui rappellera peut-être cette fois-ci que son dernier roman, Villa des femmes, lui rendait déjà hommage. Et, bien sûr, tant d’autres qui jalonnent en surface et en interne une écriture savoureuse faisant oublier qu’on traverse 400 pages et plus de 150 ans d’histoire de part le vaste monde. Un récit d’aventures certes, mais un récit humain, comme toujours accessible à tous, et qui a l’ambition de dire ces non-dits, de renouer avec les racines. Ou pour citer Sylvie Germain dans un autre grand récit de mémoire, Magnus :

   Et ce silence n’est ni pur ni paisible, une rumeur y chuchote tout bas, continû­ment. Une rumeur montée des confins du passé pour se mêler à celle affluant de toutes parts du présent. Un vent de voix, une polyphonie de souffles.

  En chacun la voix d’un souffleur murmure en sourdine, incognito — voix apo­cryphe qui peut apporter des nouvelles insoupçonnées du monde, des autres et de soi-même, pour peu qu’on tende l’oreille.

  Écrire, c’est descendre dans la fosse du souffleur pour apprendre à écouter la langue respirer là où elle se tait, entre les mots, autour des mots, parfois au cœur des mots.

 

Alexis JOLY, 1ère année Master Lettres françaises

Université Saint-Joseph de Beyrouth

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