Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits, Salman RUSHDIE

Lire Salman Rushdie, c’est faire l’expérience du pouvoir de la fiction. Deux ans, huit mois, vingt-huit nuits fait l’effet d’un grand vent qui soulève des plaques de certitudes. Le lecteur qui veut bien lui aussi devenir un djinn – « comme si une histoire s’accouplait avec son lecteur pour produire un nouveau lecteur[1] » -, est pris dans les rets d’un réalisme magique foisonnant de l’auteur, admirateur de Gabriel Garcia Marquez. Deux-ans-huit-mois-et-vingt-huit-nuitsRushdie déploie avec l’ardeur et la liberté d’un survivant, toutes les ressources du récit pour nous parler de nos temps terribles. Il y est question du débat philosophique entre Ibn Rushd (Averroès) et El Ghazali. Mais qu’Averroès tombe amoureux d’une djinnia et l’histoire devient kaléidoscope. Dans ce récit surpeuplé de djinns tantôt capricieux, inquiétants et/ou facétieux, le lecteur se retrouve à la croisée d’une multitude de chemins, où chaque page renvoie à un film ou à un livre, de Gunter Grass au Ramayana, en passant par Jean-Luc Godard. Dans ce formidable foisonnement, Rushdie ne donne pas de réponses mais pose des questions, en utilisant la plus fabuleuse des armes : l’imagination.

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Geronimo, le héros du livre,  qui se découvre, au moment du grand « choc des civilisations » entre le monde des hommes et le monde magique va apprendre, avec l’aide de Dunia, la grande Mère, à assumer son destin. Geronimo est jardinier et pense que le jardin est l’expression de sa vie intérieure, « Il en vient à considérer son travail de jardinier comme une sorte de mariage, digne de William Blake, entre ciel et enfer ».[2] Geronimo comprend que le tyran c’est la peur : faire ce saut, accepter que le monde dans lequel on vit est effrayant, tout en gardant à l’esprit que la vie humaine est extraordinaire, c’est la leçon que livre Salman Rushdie, lui qui en a fait l’expérience plus que tout autre.

L’autre grand personnage du livre, c’est l’histoire, le récit. Il en est beaucoup question, explicitement, partout.

C’est ainsi que sont les histoires, une expérience, reprises par de nombreuses voix. (…) En ce qui nous concerne, nous nous contentons de nous désigner par « nous ». « Nous » sommes la créature qui se raconte des histoires pour comprendre quelle sorte de créature elle est. [3]

Comme dans ce beau passage, qui parle de nous :

Nous étions tous piégés dans des histoires, (…), chacun de nous est prisonnier de son propre solipsisme narratif, chaque famille est prisonnière de son histoire familiale, chaque communauté est enfermée dans le récit qu’elle se fait d’elle-même, chaque peuple est la victime des versions personnelles de l’histoire, et il est des régions du monde où les récits se heurtent et se font la guerre (…) pour conquérir l’espace de la même page. (…)

Elle venait d’une de ces régions, son pays d’où son père avait été chassé à jamais (…) Chaque pays devenait maintenant ce pays-là, et peut-être que le Liban était partout et nulle part, de sorte que nous étions tous des exilés (…) et d’ailleurs le nom même de Liban n’était pas nécessaire, le nom de tous les pays, de n’importe lequel ferait aussi bien l’affaire, et voilà peut être pourquoi elle se sentait anonyme, innommée, innommable, libanonyme.  (…)

La première chose qu’il faut savoir sur ces récits fabriquées c’est qu’ils sont tous des mensonges de la même manière, Mme Bovary et les histoires de querelles libanonymes ne sont que des fictions au même titre que les tapis volants et les génies, (…) voilà notre tragédie (…) ce sont nos fictions qui nous tuent mais si nous ne les avions pas cela nous tuerait peut être aussi. »[4]

C’est décidément la fiction la plus libre et la plus poétique qui est la meilleure manière de dire la vérité sur le monde dans lequel nous vivons. Salman Rushdie, après son dernier livre[5] très réaliste racontant le « cauchemar» qui a suivi la fatwa lancée contre lui en 1989 à la suite de la publication des Versets Sataniques, déploie toute la joie et la force de l’écriture pour dévider le monde sous nos yeux… et c’est sans doute elle, la littérature, la véritable djinnia de cette histoire.

Yasmine GEMAYEL LETAYF – 3ème année Lettres françaises

[1] Salman Rushdie, Deux ans, huit mois et vingt huit nuits, Paris, Acte Sud 2016, p.89

[2] Ibid p.49

[3] Ibid p.205

[4] Ibid p.129-130

[5] Salman Rushdie, Joseph Anton, Plon, 2012

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