Vous connaissez peut-être, Joann SFAR

Le Chien du rabbin

Il y a l’état d’urgence. Je sors du commissariat et les policiers en armure me rappellent que tout le monde s’en fout de mes problèmes.

            Auteur de bandes dessinées, Joann Sfar est aussi professeur à l’École des Beaux-Arts de Paris. C’est dans son troisième roman qui arrive dans cette rentrée littéraire 2017 sous le titre de Vous connaissez peut-être, que nous le retrouvons. Mais si l’on est habitué à une trame romanesque claire et rigoureuse, bienvenue dans la modernité du roman.

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            Par le titre déjà, ce petit message du Facebook francophone pour les suggestions d’amis à l’algorithme tellement élaboré qu’il vous propose même les personnes qui scrutent votre profil sous l’anonymat de l’écran (de l’étymon escren, « tout objet interposé qui dissimule ou protège »). Toute l’intrigue est contenue dans le postulat de notre monde contemporain où l’on peut rester des heures assis côte à côté, les yeux baissés vers notre écran familier, et pourtant si soucieux d’être dans le monde que nous fuyons.

 Elle exige qu’on fête mon anniversaire ensemble, je dois rester là. Devant un écran Skype dont elle n’allume pas la caméra. Je dois passer la soirée comme ça à lui parler, à la laisser me regarder, parce que c’est mon anniversaire et nous devons le passer ensemble. Je pleure à chaudes larmes. Dans mon bain et comme un con. Elle me console. Par la voix.  (p. 241)

            L’idylle virtuelle, une vraie médiation avec autrui — enfin ! — dans ce monde où nous avançons obscurs dans la nuit solitaire. La relation est aussi éclatée que l’est notre attention face à l’écran. La narration fait le parallèle entre Lili, l’incarnation Facebook de notre chute vers le numérique, et Marvin, le chien hyperactif et violent qui veut manger les chats de Joann, figure quant à lui de notre incapacité à appréhender le changement. Entretemps, et pour expliquer son attachement à un contact Facebook, ce dernier erre dans les méandres de la psychanalyse, cherchant en Lili les racines maternelles qui lui manquent. Au fil des pages, où Lili a cette faculté d’être tantôt inexistante ou alors envahissante à l’excès — après tout, c’est un être virtuel dans son existence —, Sfar nous livre sa vision du roman du XXIème siècle.

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            Quand on est dessinateur et scénariste de BD, le structuralisme de Gérard Genette n’a que peu d’importance :

Et il me semble que le roman aussi peut relever de ce voyage structurel, non pas dans le déroulement dramaturgique, mais dans l’agencement de tableaux sensibles. Une fois pour toute, décrire un lieu ou un être ce n’est pas faire une pause dans le roman, c’est le moment où la promenade forestière, par une halte singulière, ajoute une pièce au dossier, hors du temps.  (p. 30)

            L’écriture et les mots ne sont pas au service du petit fait vrai qui assouvit notre volonté de fuir notre existence morne, banale, mais surtout imprévisible. Sfar passe au crible le refuge romanesque, ce besoin de vraisemblance et de stabilité qui nous pousse à lire, surtout sur Facebook, à grand renfort de vidéos parce que le texte seul est rébarbatif. Il le fait dans une langue relâchée qui rend compte du sens originel du mot roman, écrit en langue vulgaire :

À côté de son lit se tenait sur le côté un monsieur libanais obèse et rigolo qui pétait sans discontinuer. Sa femme tripotait quatre ou cinq téléphones portables dépourvus de la fonction silence. (p. 225)

            Mais surtout, et c’est bien là que réside la grande arnaque des romans, si tout est vrai comme il le dit, où est la fiction qui justifie la mention « roman » ? Avez-vous déjà cherché où était le vrai dans votre vie ?

Alexis Joly, 1ère année Master en Lettres françaises
Université Saint-Joseph de Beyrouth

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Vous connaissez peut-être, Joann Sfar
Édition Albin Michel, 272 pages
roman, publié le 23 août 2017

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