Au fond de l’eau, Paula HAWKINS

La Rivière des refoulés

“Je fais des études de lettres”.

Une phrase simple et courte, sujet, verbe, complément, qui, pourtant, donne lieu à maintes réactions, toutes stimulées par un seul phénomène : l’incompréhension. Aux yeux du monde, les étudiants de lettres sont des médiums qui s’amusent à converser avec des spectres, cherchant dans des taches d’encre une connaissance secrète. Pourtant, les littéraires d’aujourd’hui ne sont plus tournés vers le passé. Ils sont ancrés dans le présent, ils décodent la littérature contemporaine qui se construit en déconstruisant des codes révolus, et ils le font suite à une réactualisation des théories auxquelles ils ont été initiés grâce à leur parcours universitaire.

Cherchant dans le rayon « Nouveautés », un littéraire pourrait s’intéresser au second thriller de Paula Hawkins, Au fond de l’eau (Into the water, traduit de l’anglais par Corinne Daniellot et Pierre Szczeciner). Tout comme La Fille du train (The girl on the train), le roman a connu un succès international dès sa parution en mai 2017.

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L’on se réjouit de retrouver la patte de cette auteure britannique née au Zimbabwe : un roman polyphonique où la brièveté des chapitres est adaptée à ce siècle de la vitesse et où aucune scène d’ouverture ne présente le cadre ni les personnages. En plus de devoir s’habituer au style singulier de chaque narrateur, le lecteur se doit de reconstituer les liens entre les protagonistes, leurs histoires, et de découvrir leurs secrets. Cette entreprise est cependant entravée par un reflux de mensonges et la force de conviction de chacun qui amène à une déformation totale des souvenirs. En confrontant ses personnages à leurs démons, en faisant jaillir de leurs entrailles leur part de ténèbres, Paula Hawkins se livre à une étude psychologique, jusqu’à montrer le pouvoir dévastateur du refoulé dans la chute finale qui ébranle une dernière fois le lecteur persuadé d’avoir enfin toutes les réponses.

À cet intérêt psychologique de l’ouvrage, s’ajoute un potentiel d’analyse fondée sur les théories bachelardiennes. Avec la représentation des pratiques médiévales consistant à noyer les sorcières, et la réalisation concrète du complexe d’Ophélie, l’ambivalence de l’eau est mise en évidence. L’on passe de l’eau claire et limpide, à l’eau noire et lourde de Poe, qui engloutit le corps de la mère défunte, et ce à travers une même rivière qui passe par le village de Beckford pour constituer le « Bassin des noyés » autour duquel se construit toute l’intrigue.

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Contrairement à l’opinion générale, ce qui plaît au grand public pourrait également présenter un intérêt considérable aux yeux des âmes de lettres, elles qui sont capables de dégager d’une œuvre ce qui attire le commun des mortels et de diriger le regard vers ce qui fait la beauté du livre pour faire ressortir sa pleine valeur.

Joanna Charbine – Master en lettres françaises, 1ère année

Into the water, Paula Hawkins.

Traduit en français, Au fond de l’eau, par Corinne Daniellot et Pierre Szczeciner.

Édition Doubleday, mai 2017, 356 pages.

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