D’après un drame vécu

Vous vous souvenez de toutes les références littéraires mentionnées par Delphine de Vigan dans D’après une histoire vraie, et de toute la réflexion sur la littérature et son « petit fait vrai » que mène l’auteure par l’intermédiaire de son propre texte (métatextualité, pour les petits jargonneux) ? Eh bien vous avez meilleure mémoire que Roman Polanski.

           Les premières scènes de son dernier film montrent, s’il fallait encore le prouver, la supériorité du livre sur l’adaptation cinématographique. Même si un film peut se permettre quelques ellipses qui n’entachent en rien sa cohérence, ici, elles sont mal choisies : les dialogues tombent comme un cheveu sur la soupe et les actrices semblent réciter leurs répliques indépendamment du contexte et de leurs expressions faciales (comme quoi donner à sa femme le rôle principal n’était pas très fin, M. Polanski).

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          Nous pouvons également remettre en question certains choix cinématographiques qui privilégient la simplicité au détriment des analyses des lecteurs de Vigan. Ces derniers sont étonnés de constater que L. s’est transformée en Elle, qui devient aussitôt la lectrice spoliée des premières pages du roman. Adieu les interprétations jungiennes (de l’ombre et la lumière) et celles, plus évidentes, qui voient dans Delphine l’auteur contemporain confronté à L., allégorie du Lecteur imposant son horizon d’attente. Et que dire du changement infligé à cette lectrice désabusée qui, dans le livre, annonce la crise psychologique de Delphine tout en justifiant l’apparition prochaine de L. ? D’ailleurs, à l’écran, la remise en question du métier même d’écrivain se résume à l’angoisse de la page blanche, simple conséquence d’un salon du livre trop éprouvant.

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         Et si le roman présente un vrai débat littéraire sur l’intérêt du « petit fait vrai », la valeur de la fiction par rapport à la dimension autobiographique d’une œuvre, et l’horizon d’attente du lecteur contemporain, le film montre une dispute parfois surjouée concernant un certain « livre caché » dont la première évocation est si impromptue que la scène en devient absurde.

       Pour revenir aux partis-pris cinématographiques, la mise en scène et le choix du jeu des actrices (qui gâchent considérablement le potentiel d’Eva Green) inhibent toute la tension dramatique censée aller crescendo ; alors que l’apathie extrême de Delphine, l’inquiétude de son compagnon et la perfidie de Elle ne devraient apparaître qu’à la moitié du film, le spectateur les distingue bien trop prématurément. Ceci trahit une volonté de trop montrer trop vite ; et il en va de même pour le séquençage de la majeure partie des plans, qui se suivent trop brutalement sans admettre de transitions (comptez-en trois pour 110 minutes). Centrer l’action dans un même espace clos avec, puisque cela est tenté, des plans parfaitement symétriques et clairs à la Wes Anderson, aurait permis au climax d’exister. Au lieu de ça, il implose et ne se fait jamais sentir, au point qu’on prend plus volontiers le parti de rire de situations supposément dramatiques.

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           Que dire alors de ce dernier Polanski sinon qu’il vient apporter sa pierre à feu le cinéma français, en l’achevant par tout ce qu’on y trouve de mauvais ? Situations quotidiennes irréalistes, premiers rôles pistonnés, incapacité à créer une tension… ce serait finalement en son ADN que le film est intrinsèquement condamné. D’après une histoire vraie avait un véritable potentiel à l’écran ; mais, pour l’heure, il faudra se contenter de passer son chemin et aller trouver refuge dans les mots de Delphine de Vigan directement, réserver son après-midi et savourer une écriture riche de l’influence ― réussie ! ― de Stephen King.

Alexis Joly et Joanna Charbine, 1ère année Master en Lettres françaises

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