La Mise à mort du cerf sacré, Yórgos Lánthimos

          Steven (Colin Farrell), chirurgien cardiologue, est un pur produit du rêve américain: archétype de la réussite sociale, cumulant superbe carrière, cottage propret de banlieue bourgeoise et montres de luxe. Rien ne semble pouvoir troubler l’équilibre régissant son univers et celui de sa petite famille. Rien, si ce n’est la présence de Martin (Barry Keoghan), adolescent énigmatique que le médecin prend sous son aile et qui fait tache dans l’univers apollinien de ce dernier. Mais le jeune homme et le chirurgien sont liés par un terrible secret. La vie idyllique de la petite famille vole en éclats lorsque Martin révèle ses sombres desseins. Le couperet tombe : il va falloir payer. Pour les fautes du passé d’abord. Mais, surtout, payer le prix de son imposture.

               Car Steven est bel et bien un imposteur. Son double statut de chirurgien et de père de famille modèle n’est qu’une façade.

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                 La diégèse de La Mise à mort du cerf sacré ne progresse pas linéairement. Elle est une plongée, une descente dans l’intériorité du personnage, l’excavation méticuleuse de ses petites faiblesses, de ses lâchetés les moins avouables.

               La famille de Steven n’est qu’un exemple parmi tant d’autres. Si elle semble d’abord filer le parfait bonheur, force est de constater qu’elle participe de la mascarade dont Steven est à la fois l’ordonnateur et l’interprète. Ritualisée à l’extrême, elle n’est que la construction factice du chirurgien qui, par son emprise, veille strictement au bon déroulement de la représentation. Sous le travestissement du « bon père de famille », Steven est en réalité un tyran soucieux de conserver ses pouvoirs, un maniaque du contrôle, maître de la manipulation, trop lâche pour assumer ses erreurs.

                    Yórgos Lánthimos aborde une fois de plus la thématique du mensonge, topos de son cinéma, qu’il avait déjà exploité avec brio dans Dogtooth (2009) et dans The Lobster (2009).

              L’introduction de Martin – allégorie de la culpabilité ne pouvant plus être refoulée ) – dans le quotidien du chirurgien envoie valser acteurs et déguisements dans le décor. Sa présence coïncide avec l’exhumation des secrets de Steven et contribue au renversement de l’ordre culturel parfait duquel le médecin se voulait le garant.

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La tension entre le vrai et le faux, l’essence et les apparences est rendue par le traitement du motif des mains qui jalonne le film. À plusieurs reprises, Steven est complimenté sur leur beauté, leur blancheur et leur propreté. Or il s’avère qu’elles sont à l’origine de crimes, d’actes inavouables et autres souillures en tous genres. Les gants tachés de sang et dédaigneusement jetés à la poubelle à la sortie du bloc opératoire sont la véritable nature du chirurgien, la même qu’il tente de dissimuler derrière un Surmoi surpuissant en lavant ces mains compulsivement.

              Cependant, toute représentation suppose une fin et le masque doit tomber.

        Démasquée, la duplicité du médecin est révélée au grand jour. À l’instar d’Agamemnon dans Iphigénie à Aulis, Steven apparaît comme un être terriblement malhonnête, n’ayant aucun scrupule à mentir à outrance pour dissimuler ses erreurs et ses perversions – comme en témoignent les schèmes de l’enfouissement qui reviennent en leitmotiv – , accusant le monde entier lorsqu’il est mis au pied du mur.

             Mais le chirurgien n’a que trop fabulé. Faisant effet « boule de neige », les cadavres ressortent du placard, à faire éclater les portes closes. Pour s’en débarrasser, il faut une victime sacrificielle.

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             Lanthimos se réclame d’Euripide. Hypertexte d’Iphigénie à Aulis – ne serait-ce que par son titre, renvoyant au sacrifice d’Iphigénie par Agamemnon à la déesse Artémis -, le film frappe par un traitement tragique rondement mené et qui fait son cachet.

           D’entrée de jeu, Steven apparaît comme un personnage de la démesure. Le contrôle que le chirurgien exerce sur ses patients (ainsi que sur sa famille) fait de lui un dieu potentiel, régissant la vie d’autrui. Ce pouvoir est représenté par le symbole de la montre qui confère à son détenteur le pouvoir d’ordonnateur. Pseudo-dieu, Steven sera pourtant confronté à une puissance qui le dépasse.

              En offrant sa montre à Martin dans une tentative maladroite de se dédouaner de sa culpabilité, il fait du jeune homme le régisseur de son monde et ce, malgré lui. Face au mortel surestimant son pouvoir, héros prométhéen jouant avec le feu à outrance, Martin incarne la figure du dieu vengeur omniscient, de la terrible loi du Talion. L’adolescent, qui réclame le sacrifice, manipule désormais à sa guise le destin du chirurgien, emprise rendue par l’abondance des travelings en plongée sur Steven, comme si ce dernier était sans cesse poursuivi par la fatalité.

             À noter par ailleurs que le cadre spatio-temporel du film se réduit à mesure que l’échéance approche, condensée et tourmentée par la main d’un dieu sadique qui s’amuse. Les personnages sont alors poussés dans leurs derniers retranchements dans la cave de leur maison – et donc confrontés à leurs instincts les plus bas – dans une sorte d’enfermement tragique ne leur laissant aucune échappatoire devant l’inéluctable. À la souillure palliera un châtiment conséquent. Reste à savoir qui sera désigné pour camper le rôle du bouc-émissaire.

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          Malgré quelques longueurs, la densité des métaphores doublée d’une esthétique magistrale fait de La Mise à mort du cerf sacré une œuvre qui vous attire dans ses méandres pour mieux vous prendre à la gorge. Satire sociale grinçante où s’invite le fantastique, tragédie glaçante rappelant celles des temps immémoriaux, le film dissèque avec brio cette « tendance de l’homme à projeter sa propre culpabilité sur un autre et satisfaire ainsi sa propre conscience, qui a toujours besoin d’un responsable, d’un châtiment, d’une victime ».

Nay Achkar

Master Lettres françaises

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