Jeu de tables, Rawan Sinno

Dans le cadre de leurs travaux pour la validation de la matière « Poétique des genres », certains étudiants ont décidé de créer leur propre conte/nouvelle en y insérant une problématique contemporaine. Ce texte se doit de correspondre aux critères externes, internes et de la réception du « genre » choisi. Suivez le guide…


La Nouvelle

La route principale était interceptée par deux autres trajectoires. Les voitures roulaient à grande vitesse et à l’intersection des trajectoires, les klaxons se mêlaient aux virements des conducteurs concentrés sur le chemin. De l’intérieur, le carrelage des vitres décomposait la rue en morceaux infinis comme si la vue d’ensemble n’était pas assez tourmentée. Mais à observer chaque carreau, il était possible de cerner individuellement les passants éclairés par les phares des véhicules.

 Le serveur déposa deux assiettes bardées de fritures et de viande. Quelques feuilles de salade verdâtre pendaient entre deux pains ramollis par la sauce répandue sur le tout. « Apporte une autre table ! » hurla l’un d’entre eux, les yeux fixés sur les jetons et la main vibrant en mendicité d’un double six qui lui permettrait sans doute de remporter la partie. Ils étaient deux et quelques instants avant, ce même premier avait grondé son compère comme un ogre pour faute de calcul : « 1-0, je te dis ! Tu ne vas pas m’arnaquer ! Je sais compter ! ». Les assiettes furent levées de nouveau pour ne pas déranger la partie Tawlé et le serveur bloqua le passage du café par une petite table sur laquelle il reposa les plats

Elle alluma une cigarette et ne se lassa pas de les regarder. Une nuée de cigare et de narguilé lui brouillait la vue et la percussion des dés immobilisait ses sens. Les deux hommes s’approchaient insensiblement vers la table sur laquelle était posée la Tawlé, chacun s’apprêtait à pousser son jeton le plus loin possible, les mouvements de leurs bras devenaient convulsifs, leurs regards s’évadaient vers le bas et d’un coup de pierre cassant et excessif, l’un d’entre eux, celui qu’elle entendait parler depuis le début, poussa un cri spasmodique de victoire. Elle détourna les yeux lorsqu’elle le vit s’affaisser dans son fauteuil et relâcher son ventre en signe de jouissance.

Cette fille était sensible aux parfums, comme sa mère. Pendant son enfance, l’odeur du tabac enfumé dans l’appartement était un signe de bonne humeur. Si maman fumait son narguilé le soir, c’était que tout le monde allait bien. Encore mieux, si papa proposait à maman une partie de Tawlé. Elle osait à ce moment prendre la permission de converser sur le net avec ses amis le soir, mais pas trop longtemps non plus pour ne pas occuper la ligne téléphonique de la maison. Ce canevas n’était généralement possible qu’en fin de semaine parce que du lundi au jeudi, sa mère, qui rêvait d’avoir des filles francophones de cœur, consacrait son temps à leur éducation. Elles devaient faire leurs devoirs, lire des pages de l’Encyclopédie, en faire un résumé, le présenter à maman, ranger leurs cartables, leurs armoires, leur chambre, se peigner les cheveux et dormir très tôt.

Cette entreprise dura des années et succomba par petites touches avec l’avènement de la famille des K. dans sa vie. Durant les premières visites, elle n’affectionnait pas tellement leur présence. Mais sans précipiter les choses, sa mère lui apprit à aimer ses invités. Maman remplaça narguilé et Tawlé par des dîners préparés pour la soirée avec les K. Elle observait sa mère dans la cuisine, occupée à agrémenter les plats : canapés de tapenade, verrines de mousse d’épinards, salade panachée, filet en roulade sur son lit de cresson et karabij. La table était toujours servie et Monsieur K. complimentait la mère pour les plats préparés. Sa fille la voyait lui sourire d’un air entendu et, en fin de soirée, lorsqu’elle arrivait à discerner leurs regards complices, elle souriait elle-même, mais autrement.

Le départ des K. laissa sa mère dans un vide et les filles grandirent.

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Dans le café, le vainqueur ferma la Tawlé abruptement. Dehors, il pleuvait. Il saisit son assiette sans ménagement et se mit à ricaner, la bouche pleine. Sa chemise se serrait autour de son abdomen et des fentes apparaissaient petit à petit entre les boutons. Son regard demeurait livide devant la nourriture, comme devant les dés et les jetons. C’était un de ces hommes qui laissent à désirer. Elle ne put s’empêcher de le scruter de nouveau.

La veille, elle avait appris que Chérif était fiévreux et avait décidé de lui rendre visite le soir même. Cela faisait des jours qu’il lui manquait et à défaut de le voir, elle s’était promis de l’imaginer. Elle savait que la visite du soir la dérangerait mais il était inconcevable pour elle de savoir qu’il était malade et de ne pas lui montrer qu’elle l’aimait. Le soir venu, Chérif et sa femme l’accueillirent à la porte, elle l’embrassa discrètement et le contact de ses lèvres avec sa barbe fit frémir ses jambes. Elle était heureuse ; Chérif avait cette particularité irréprochable de pouvoir métamorphoser les circonstances les plus hideuses en une page de roman où ses mots à lui bénissaient tendrement l’insoutenable dérision du réel. Elle dîna chez ses hôtes et, à table, par ce même pouvoir de l’homme qu’elle aimait tant, elle oublia son infirmité. Avant de partir, Chérif la serra doucement et caressa son dos laissant un frisson ineffaçable dans son échine.

Devant elle, le vainqueur continue à mâcher sa viande. A travers l’un des carreaux des vitres, elle voit une jeune femme s’arrêter. Demain, elle dira à Chérif que c’est fini.

L’Analyse

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