Le Café du pauvre, Alexis Joly

Dans le cadre de leurs travaux pour la validation de la matière « Poétique des genres », certains étudiants ont décidé de créer leur propre conte/nouvelle en y insérant une problématique contemporaine. Ce texte se doit de correspondre aux critères externes, internes et de la réception du « genre » choisi. Suivez le guide…


La Nouvelle

         Sous ses yeux s’étale la ville aux immeubles erratiques enchevêtrés les uns sur les autres, hérissés sur le dos de la colline comme une citadelle méditerranéenne pittoresque, dans un fatras de paraboles bourgeonnant sur le ciel dur. Son regard se promène le long de la route qui ceint les terrains vagues drus, bordés d’orangers sauvages et de barbelés chamarrés, pâtures d’une ville en expansion phagocytaire dans ses fondations fangeuses, où des enfants semblent jouer au football en arborant fièrement le maillot de leurs idoles. Un autobus s’est engouffré dans la rue et comprime l’air sur son passage signalé par un tintouin de forge, comme pour s’excuser d’avoir été conçu outre mesure des rues étroites du quartier latin, pour le confort des poussettes et des fauteuils roulants.

            Elle détache son regard de la carte postale et, par un mouvement tout à fait instinctif, chasse de ses yeux et sa bouche ses cheveux désordonnés. Ce n’est même pas vraiment une carte postale, davantage une photographie sur tirage glacé que lui a envoyée sa mère. À l’arrière,

Esther Hachem
6, rue Juge
75015 ; Paris
FRANCE

une écriture cursive, claire et lisible, élégante, qui conditionne — se rend-elle compte — la sienne propre. Aucun autre mot, l’information est sur l’image : hazmie, et ce graffiti en arabe en-dessous qui participe de la couleur locale du cliché. Le charme du lieu, pour elle restée à Paris, n’est pas un retour aux origines après quarante-cinq ans loin du pays natal, c’est le sentiment d’ouverture que lui inspire cet espace en apparence claustré. Les grands boulevards parisiens sont romantiques pour les touristes et les auditeurs de Nostalgie, mais y déambuler n’est pour elle qu’une plongée dans l’éternel recommencement nietzschéen, où les façades se suivent, itérées, et l’enserrent dans leur uniformité allongée que saturent les ronflements des moteurs. Qu’elle aurait aimé se promener au milieu de ce fouillis urbain, véritable dédale obéissant aux lois des médinas arabes, chercher sur chaque balcon, parmi les écorchures de la mitraille, les traces d’un passé amuï par la modernité. Devant elle, les balcons haussmanniens s’étirent par-dessus des femmes aux gorges nues et grisées, contemplant la façade médiévale de l’université. C’est comme si Paris s’était figé à son siècle d’or, refusant l’Histoire, enlisant les reliquats de la classe ouvrière sous un glacis bobo. Partout le vieux Paris qui a façonné cette carte postale grandeur nature est abattu par des promoteurs véreux. Esther répugne à sortir au XIe, le soir, abhorrant l’exhalaison des derniers déodorants tendances qui flotte au pas des immeubles branchés, le long des interminables files d’attente, trahissant une soirée gâchée d’avance.

            Le téléphone s’agite sur le formica qui amplifie sa vibration ; son café menace de déborder sur la carte postale dont elle se saisit aussitôt. Le geste échappe à son entendement. D’un naturel relâché, elle n’a jamais prêté une attention si soutenue à ses affaires, le plus souvent restées dans des cartons de déménagement ; sa mère avait toujours été sur le départ, oubliant un mari entre deux locations meublées. Esther glisse cette promesse d’une nouvelle vie dans son sac à main appuyé sur le trépied en fonte où sa chaise bute, et tapote l’écran de son smartphone avant d’avaler une gorgée de café tiédi. Bastien, qui lui demande pressement si ça va et si ça lui dirait de se revoir. Ils ont couché ensemble la semaine dernière, chez lui, et il doit certainement s’impatienter en se triturant le membre mais, depuis, cet idiot pense qu’elle se nomme Salomé. « Apprends tes classiques, connard, une danse et je t’ai possédé ». Une offre de logement du CROUS, inintéressante. Des appels en absence de sa propriétaire qui réclame les charges. Elle devrait arrêter de donner son numéro, mais dans une certaine mesure, ce détachement lui plaît. Par catharsis. Un besoin fiévreux de se positionner à l’extérieur du monde, ainsi que le déplore Hanna Arendt du fond de son sac. Que lui avait fait l’intimité pour qu’elle la fuie ainsi ? Le mystère demeure entier, mais Esther savoure avec une joie égale de contempler son monde depuis la vitre du téléphone, et ce monde culinaire du café Le Doucet depuis sa table sur la chaussée.

            Une ombre passe sur le tableau. La vitrine cesse d’offrir à son appétence voyeuriste le spectacle de cette Cène rehaussée de natures mortes éparses et lui renvoie son reflet : une Judith de Riedel dans toute la majesté de son flegme, couronnée d’une épaisse chevelure noire qui roule le long de la carnation claire et tendre de ses joues. Elle sait qu’elle attire les regards, les sifflements, les commentaires. Elle aimerait admirer ces filles qui parviennent à les éviter, mais elle refuse de céder à ces coqs sa féminité odalisque. On lui a bien proposé de raccourcir ses cheveux, d’adopter un style moins remarqué, mais elle s’entête. Parce qu’habituellement, les hommes remarquent les femmes qui s’imposent, et qu’elle a peur de s’isoler, de s’attacher à un espace, peur de partir, aussi, alors elle anticipe, et fuit, la promiscuité, le corps social, la maison.

ellinikos

            Deuxième gorgée de café. L’air est froid, la céramique frigide, la caféine fade. Esther ponce la plante de ses doigts sur la roulette de son briquet. C’est dur d’arrêter de fumer quand il reste encore des paquets payés huit euros au fond de son sac. Une part au fond d’elle réclame quelque chose de plus éthérée. Elle hésite à répondre à Bastien, un instant. Depuis qu’elle est attablée, elle a une vue privilégiée sur les bus qui circulent dans cette rue à sens unique, et il en passe à intervalle irrégulier toute la journée ; elle n’aurait aucun problème à attraper ceux qui  vont vers la ligne 3 ; le métro serait plus rapide mais elle l’exècre. Une force commande qu’on s’entasse dans ces wagons à bestiaux, remués dans les longs sifflements aigus alors que l’air est irrespirable, marqué du manque de dignité des hommes qui, à toute heure, errent à la recherche d’un endroit où se vider des restes de leur humanité, qu’ils soient en haillons ou dans leurs bleus de travail rayés. Et cette passivité alarmante qu’ont les visages : c’est l’état d’urgence et chacun se cramponne à ses petites affaires avec tant de force qu’on pourrait hurler « Allah akbar » sans n’être inquiété que des patrouilles Vigipirate. Dans le bus, il lui semble que le conducteur peut assurer encore un peu l’ordre social. L’humain est rassurant, il a cette légère ressemblance avec soi qui permet de ne pas se sentir complètement jeté dans le monde. Une fois la ligne 3 atteinte— ça ne résout pas son problème de métro. L’application de la RATP est désespérante…

            Esther empoigne son sac qu’elle hisse sur ses genoux. En guise de marque-page, elle a toujours un plan de métro de poche. Au recto, la ville de Paris est rayée par les trajets de bus. Un coup d’œil à sa montre, l’après-midi est froid. Est-ce que ça en vaut vraiment la peine ? En empruntant des ouvrages philosophiques d’Hannah Arendt à la bibliothèque universitaire, elle a aussi mis la main sur des écrits plus personnels, les Écrits juifs, que sa mère dévorera à n’en pas douter à son retour, et des poèmes : Heureux celui qui n’a pas de patrie. Le titre a remué Esther. Un aiguillon en elle a vibré. Une antique ritournelle, différente de celle de Du Bellay. L’agneau ligoté geint et pleure, au-dessus de lui le vent rit et l’oiseau virevolte ; eux que rien n’entrave ne craignent pas la mort. Le marque-page gonfle la couverture de mauvaise facture.

          Esther repose son sac, lasse, y jette son téléphone après réflexion. Aller à Gallieni en bout de ligne 3 pour se droguer avec un inconnu qui la désire explicitement n’arrangerait ni ses finances ni son état. Et bien qu’atermoyer indéfiniment avec une propriétaire avare se révèle particulièrement vain, surseoir à lui répondre la délivre de ses liens. Le bitume est froid dans la rue bruyante. Le ciel de lait qui goutte sur Paris tache le sol et figera bientôt la ville dans une atonie accrue par le soir. Elle appréhende de rentrer. Même le froid est préférable à ce qu’elle redoute. Elle l’a vécu trop de fois. Discussions arasées, silences polis, regards fuyants, comme si la promiscuité de cette cage de fer lugubre au jour chiche, par la seule fermeture mécanique des portes, sapait au monde jusqu’à sa liberté d’être individus. Pression des corps traversés par les forces qui meuvent pareillement métro, autobus, et société, où les gestes sont contraints, les décibels fustigés. Oppression. Les poumons se serrent, la gorge s’assèche, les tempes battent le rythme cardiaque affolé, qu’au moins ils aient installé un dispositif vocal pour désamorcer cette expérience malsaine placée sous l’égide de l’œil unique et noir, en coin, de l’ascenseur.

« Je vous débarrasse ? »

           Le garçon de café en chemise blanche embarque la tasse à café et se réfugie à l’intérieur. Esther laisse flotter ses doigts dans sa paume en lui remettant les deux euros qui sonnent avec le généreux pourboire. Les lampes chauffantes rosissent ses traits et embrasent son regard à la profondeur d’ébène. Un sourire imperceptiblement se dessine par petites lèches sur la chaire mordorée de son visage.

« Je te l’offre, ça va.

— Et je pourrai en avoir d’autres avec toi ?

— Je connais des coins sympas. Mon service se termine bientôt.

— Je ne suis pas pressée.

— Et tu t’appelles comment ?

      D’un geste gracile, elle s’empare du chiffon pendu au bras du garçon et trace à l’encre bleue :

Esther

L’Analyse

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