Le Dernier train, Joanna Charbine

Dans le cadre de leurs travaux pour la validation de la matière « Poétique des genres », certains étudiants ont décidé de créer leur propre conte/nouvelle en y insérant une problématique contemporaine. Ce texte se doit de correspondre aux critères externes, internes et de la réception du « genre » choisi. Suivez le guide…


La Nouvelle

          Il n’est que 5h30 du matin quand Lily entre dans le train. Si elle devait se présenter, elle dirait : femme, 35 ans, Britannique, athée, titulaire d’un doctorat en littérature comparée, capable de donner des conférences sur la littérature anglaise, bien sûr, mais également allemande, hispanique, américaine et française. Elle est aussi prête à voyager pour le faire, parce qu’elle a pleinement conscience de l’importance que joue le contact des cultures dans son domaine et est désireuse d’approfondir ses connaissances. Sauf qu’elle n’a pas à se présenter pour l’instant, juste à choisir un siège et se laisser mener jusqu’à Paris. Elle rajuste le sac qui pèse sur son épaule et lâche un long soupir. Derrière elle, un homme aux cheveux poivre et sel, probablement la quarantaine, commence à s’impatienter. L’ayant entendu s’éclaircir la voix, signe universel d’un agacement grandissant, elle se décide à lui dégager le passage en se serrant au compartiment bagage. Elle le regarde la dépasser sans lever les yeux vers elle, trimbalant une grosse valise derrière lui avec, pour seule préoccupation, d’échapper au froid glacial de Londres qui semble s’entêter en ce début de printemps. Elle jette un coup d’œil à sa montre, dix minutes encore, puis marche dans les pas de l’homme à la valise jusqu’à le trouver affalé sur un siège. Cette fois, leurs regards se croisent. Mais le sourire poli de Lily ne lui est pas renvoyé. Elle ne peut s’empêcher de rouler ostensiblement des yeux avant de poursuivre son chemin et s’installer enfin, laissant un carré vide marquer la distance entre elle et l’affable étranger.

         Plus que cinq minutes avant le départ. Les retardataires se pressent. Certains sont accompagnés, mais la plupart voyagent seuls. Probablement pour des raisons professionnelles, se dit Lily. Assise près de la vitre, elle se permet de poser son sac sur le siège à côté d’elle sans négliger de passer son poignet dans la bretelle. S’il y a une chose que ses déplacements réguliers lui ont appris, c’est bien que les rares passagers du premier train préfèrent s’isoler pour se reposer, et pourquoi pas dormir, puisque le soleil ne s’est pas encore levé. Elle hésite à faire de même, fermer les yeux pour se laisser emporter par le sommeil, s’évader vers un monde où il n’y a plus ni travail, ni factures, rien que son mari et ses enfants, Lily, Henry, Sarah et Jessica.

          Le train annonce son départ de la gare de Saint Pancras par un cri strident qui arrache Lily à ses rêveries. Elle abandonne tout espoir de récupérer les heures de sommeil qui lui ont été volées, se sentant même ridicule d’avoir cru y parvenir cette fois-ci. D’un mouvement quasi-automatique, elle s’empare d’une boîte de médicaments censés apaiser les symptômes du mal des transports. Le comprimé avalé, elle jette un regard inquiet à sa montre puis se tourne vers la vitre. Elle a pris le premier Eurostar pour être sûre d’arriver à temps à l’Université ; pourtant le sentiment d’urgence persiste. La vitre lui renvoie l’image d’une femme seule et fatiguée ; le peu de ressemblances qui existe entre elles deux la terrifie. Alors que l’une est assise, immobile, dans son siège, l’autre traverse les paysages sans pouvoir y habiter. À chaque fois que Lily pense pouvoir accrocher son reflet à un fond, le décor change et la déstabilise à nouveau. Elle décroche son regard de cette vision troublante et le pose sur un jeune homme blond aux yeux clairs ; plus spécifiquement sur ses baskets marron qui donnent des coups de pied négligés sous les sièges vides. Elle suppose d’abord un tic nerveux, avant de comprendre. Cette attitude compulsive s’est répandue dans toute l’Angleterre depuis 2005, une paranoïa générale qu’elle voit en recrudescence sans en saisir la réelle ampleur.

train

     Lorsqu’elle tend la main vers son sac, elle sent le train s’arrêter. Ebbsfleet International, 5h58, premier arrêt, aucun retard, aucun imprévu. Les portes s’ouvrent pour laisser entrer quelques passagers de plus ; des politesses sont échangées dans un anglais parfois écorché. Lily s’empare d’un livre. Il ne s’agit pas d’un roman cette fois, mais d’un recueil de nouvelles qui l’accompagne depuis son dernier trajet en train. Elle entame sa lecture, confortée par la promesse d’une situation finale à consommer avant de descendre du train.

         Le ronron d’une vibration interrompt son évasion littéraire. Son regard est happé par l’écran de son iPhone posé sur l’accoudoir. Toujours alerte aux notifications pouvant lui signaler un imprévu, un changement qui mettrait en péril son trajet bien tracé, elle laisse sa phrase en suspend pour découvrir le message affiché. Mais les caractères sont flous, illisibles. Ses yeux ne voient que le visage souriant d’Henry encadré par ceux plus grimaçants de leurs deux filles. Il faudrait plutôt dire qu’elle les devine ; un rectangle blanc masque une partie de l’image. Elle les devine parce ce que : c’est elle qui a pris la photo il n’y a pas une semaine, soucieuse de garder une trace d’un après-midi où ils étaient tous les quatre réunis. Henry avait quitté son bureau plus tôt pour l’accueillir, elle rentrait d’un long voyage aux Etats-Unis, passé à discuter avec des férus de littérature. Pourtant, ce dont elle se souvient le plus, ce ne sont ni les débats passionnants sur les enjeux de la littérature contemporaine, ni les questions intrigantes qui lui ont été posées au cours de son séminaire, mais le rire de ses enfants qui lui rapportaient les dernières anecdotes scolaires. Depuis la naissance de Jessica, la cadette, elle se contraint à donner des conférences à l’étranger dans le double but de prouver sa qualification afin de légitimer son poste à Londres, et d’ajouter quelques livres sterling au revenu du foyer. C’est elle aussi qui a sélectionné cette photo parmi la myriade de clichés sauvegardés sur son portable. Elle se rappelle encore l’émerveillement qui l’avait emplie lorsqu’un jour, emportée par une frénésie incontrôlée qui la poussait à marteler son écran, elle avait découvert la fonction rafale. Ainsi, elle n’eut qu’à garder son doigt appuyé sur l’écran pour capturer chaque mouvement, chaque battement de cils, et toute la joie de cet après-midi-là. Lily esquisse un sourire, qu’une angoisse efface. Est-elle capable de restituer les détails masqués par le rectangle blanc ? Probablement. Mais tout un chacun est en continuel changement. Les secondes laissent une trace de leur passage. Un visage s’est déjà raffermi, des cheveux éclaircis, un regard endurci. Elle qui ne se reconnaît plus elle-même, saurait-elle toujours déchiffrer leurs faciès, décoder leurs grimaces ? Une fois rentrée, retrouverait-elle sa place dans le décor ? L’écran s’éteint ; son cœur chavire. Ils disparaissent ; elle le rallume. Sous ses yeux à présent humides, une transformation s’opère ; le trois devient quatre. 7h44, le deuxième arrêt est déjà passé, dernière ligne droite jusqu’à Paris Gare du Nord. Bientôt l’Université, l’accueil pompeux, les sourires rituels, le mauvais café, le croissant froid, les présentations convenues, les étudiants endormis… Ignorant la notification Facebook apparue sur l’écran, elle rédige :

Chéri, et si on prenait des vacances en famille ?

L’Analyse

 

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :