Le Nouvel instant, Hussein Fawaz

Dans le cadre de leurs travaux pour la validation de la matière « Poétique des genres », certains étudiants ont décidé de créer leur propre conte/nouvelle en y insérant une problématique contemporaine. Ce texte se doit de correspondre aux critères externes, internes et de la réception du « genre » choisi. Suivez le guide…


La Nouvelle

    1Cette nuit, j’ai mal dormi. Je suis revenu à la maison avec un malheur épouvantable. J’ai toujours considéré qu’un recul nous permet  de mieux considérer les choses et pourtant, cette fois-ci, ça n’a pas marché. Certains préfèrent demeurer réceptifs, absorber ce qui se passe comme une éponge qui s’use et s’abuse ; mais moi, j’ai toujours critiqué ce statut, et j’ai considéré que le potentiel réside en la curiosité et la passion.

     Cette nuit, j’ai raté tant de choses, j’ai investi toutes mes compétences pour décrypter tout ce que j’ai vu, mais en vain. Cette nuit, mes sens ont tout encodé, mais l’opération de décodage ne s’est pas bien établie. Néanmoins,  j’ai compris que la chute n’est pas toujours une scène tragique ou inattendue. Je ne sais pas si j’ai vraiment compris le film. D’après une histoire vraie m’a tellement bouleversé que le sens du « vrai » s’est remis en question.  « Elle » se rapproche de Delphine et tente de lui voler sa vie, et la seconde, faute d’inspiration pour la rédaction d’un nouveau roman, tente de se rapprocher d’Elle, afin de copier sa vie et l’écrire.

2

      A mon réveil, le malaise ne me quittait pas. J’ai pris la direction du travail en pensant toujours à cette relation toxique et aliénée pleine de fantasmes et de fantaisies. A mon arrivée, je commence à trier les demandes d’adhésion au club de musique et je prépare les données avant de se réunir avec mon supérieur hiérarchique. L’arrivée de ma collègue Mabelle au bureau m’a dérangé. Autant que Elle. Je lui ai demandé à plusieurs reprises ce qu’elle avait, sans réponse. Mais je voyais le secret, je le sentais, il était là, il brillait et criait secours. On descend ensemble au sous-sol pour tirer des documents relatifs aux anciens abonnés au club.

      En pleine obscurité, elle dit : «Il y a quelque chose qui m’a frustrée et à ce moment, j’ai envie de me dé-frustrer. ».

-Tu as couché avec quelqu’un ?

-Oui. Je ne sais pas ce qui s’est passé. D’habitude, je choisis des hommes qui n’ont rien à voir avec mon style préféré. Pourtant, cette fois, ce n’était pas le cas. Ne me juge pas, mais c’est un homme marié avec deux enfants.

-Raconte. Tu as certainement envie de parler à quelqu’un. Il est toujours question de partager ses soucis, sinon, l’inquiétude tue !

-J’étais à Paris avec mes parents pour les vacances. Nous voulions assister à une exposition d’un célèbre peintre libanais. Celui-ci ne m’a pas quitté des yeux. Quant à moi, je ne le regardais même pas. Il est très beau, mais les hommes mariés, ce n’est pas mon affaire. Il s’est approché de moi, et m’a invitée à dîner.

   Mabelle se tait. J’avais envie de tout savoir.

-Je ne comprends pas ta tristesse. Ce n’est pas la première fois que tu couches avec un homme. Non ?

-Attends que je continue. Après le dîner, il a voulu prendre un verre. C’était tard, et on ne savait pas où aller. J’ai proposé alors qu’il retourne avec moi à ma chambre d’hôtel vu qu’il y a toute sorte de vin et de boissons. Il a accepté mon invitation et après avoir pris un verre, il s’est mis à caresser mes cheveux et on a fini par coucher ensemble.

-Et alors ? Je ne comprends pas jusque-là ce qui te fâche vraiment !

-Attends que je termine. Après mon retour, j’ai été satisfaite d’avoir enseveli un nouvel homme avec tant d’autres. Je les ai tous dominés. Je prends ce que je veux, et quand ils me contactent de nouveau, je ne réponds pas. Et quand on essaie de me contacter plusieurs fois, je procède un simple block. Un mois après mon retour, il me contacte de nouveau. Je suis devenue sa cible journalière. Il m’informe de toutes ses expositions, de ses projets, de son programme… Quant à moi, c’était le dernier de mes soucis.

3

        À ce moment, j’ai ressenti une énergie abstraite me dominer. Je me suis assis et j’avais tellement envie de prendre note. J’ai regardé les papiers  par terre et j’ai eu l’envie de rédiger tout. Comme un psychiatre en quête de fantasmes, ou un étudiant avide de savoir et de connaissances. Mabelle m’a ouvert son cœur, elle m’a tout raconté, tout. Je regarde cette fille d’une beauté incomparable. Je la contemple, j’essaie de comprendre sa légèreté, j’imagine si je pourrais être son style, si je pourrais l’obtenir, j’imagine si je pourrais l’enlacer et l’embrasser un moment, en cachette, mais je voudrais qu’elle parle encore, je voudrais qu’elle me raconte son passé, son présent et son futur… Je me demande quelle serait la suite de son histoire vraie, à quelle névrose va-t-elle succomber, comment devrais-je agir pour ne pas la décevoir… et tant d’autres questions auxquelles il n’y a pas de réponse.

         Soudain, elle a signalé qu’il était temps de monter au bureau.  Ceci m’a tellement déçu, mais je savais qu’elle allait de toute manière me raconter le reste. Je lui ai montré un intérêt simple et normal, mais il n’en était pas vraiment le cas. De nouveau au bureau, elle tentait de continuer son travail, mais il était tellement clair qu’elle était ailleurs. Sans savoir pourquoi, j’ai pris le livre le plus proche s’intitulant Récits Courent, j’ai ouvert la première page et j’ai fait semblant de lire.

4

4a

         J’avais soif. La nuit était calme. Les étoiles scintillaient. Toute la clarté sombrait dans l’ombre de la nuit étoilée. Cette année était entièrement un hiver, une saison qui gît au bord de la solitude et de l’amertume. Les étoiles se figent dans un silence qui parait être éternel, mais qui se secoue incessamment.

       Le fond d’écran de mon ordinateur est plein de dossiers et de fichiers. Je ne sais pas pourquoi: Les enjeux de la mondialisation, Marketing et vie privée, Fiscalité Internationale… sauf un dossier solitaire qui scintille sous la Tour Eiffel juste après l’expression mélodieuse que j’adore « Sous le ciel de Paris ». Je suis les prémices d’un homme de lettres. Dans les bas-fonds, je ne vois personne, il n’y a qu’une fenêtre qui ne s’ouvre pas, mais à travers laquelle je peux rire et détester le monde. Je pense toujours aux vagues qui arrivent, entre les lettres, les temps sont durs, je consomme et j’abuse de mon ballon d’oxygène.

5

 

 

 

 

 

 

        Je m’approche et je ne vais nulle part, pour le moment.

        Je cherche la rime de mon poème qui ne résonne point. Je m’avance de quelques pas, l’obscurité se moque de moi et de ma magie. Je regarde ici et ailleurs, en haut, en bas, à droite, à gauche et dans toutes les directions, mais je ne me trouve pas. A chaque fois que j’allume une bougie, la flamme s’éteint toute seule après deux secondes, la lampe se casse après deux heures de fonctionnement, la radio annonce un climat pluvieux pour la semaine puis s’arrête brusquement, même le clair de lune, il va et vient… Je me cogne contre le mur, les ressources sont toutes épuisées, idem pour moi.

6

         J’avais soif. Je ne voulais pas m’approcher encore, mais l’obligation est certaine, sinon on ne nous apprécie pas. On attend toujours des fins heureuses, où la vie se couronne de joie et de satisfaction, mais mettre fin n’est pas toujours aussi fin. Je décide de me distraire, j’ouvre le dictionnaire sur une page que le hasard m’a destinée. Je suis à la page deux cent vingt-deux. Passion: Etat affectif intense et irraisonné qui domine quelqu’un. Je lis cette définition et je la relis, je la garde en tête, je la retiens. Quelle pourrait-être ma passion? Je me sens autre à cet instant, l’instant d’une métamorphose spirituelle, d’une fée qui a généré un nouvel instant différent de ses confrères, où une conspiration se prépare et fait signe à une âme désolée.

          Je regarde la passion, je la touche, elle est abstraite, mais elle est formée de lettres, et dans les lettres, se trouve la passion. Je regarde le dossier, il scintille parce qu’il est solitaire. Je cherche ma soif, je la trouve étanchée, je décide alors de m’approcher au fond, j’ouvre la fenêtre et

        Je tourne soudain la page, le récit ne court pas. Je veux lire autre chose, ou peut-être écouter… Je ne me sens pas serein.

Untitled

         Il y avait une fois – qui paraît être, en effet, plusieurs – une savante poule pondeuse qui dirigeait une entreprise de création artistique. Son entreprise détenait la plus petite part de marché, bien qu’elle. Désirant procéder à un nouveau plan d’action efficace et efficient, elle fit appel aux titans qui étaient les consultants exclusifs du marché.

        Tous les fichiers de l’entreprise furent analysés, les comptes bancaires, les décisions de l’Assemblée Générale, les bilans… mais rien ne fut signalé. Une fois le diagnostic établi, les titans considérèrent que le problème résidait dans la motivation des employés de l’entreprise. On disait alors que la poule doubla le nombre d’œufs qu’elle donnait aux centaures, dans l’espoir que l’activité de son entreprise s’améliore.  Néanmoins, les résultats de l’année suivante furent encore pires !

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        De retour à sa Ferme Royale (car disait-on, elle était riche), elle se jeta à la porte et se mit à chanter :

Après des années de gloire

Me voici sombrer en noir,

Je travaille en permanence

Et quelle féroce concurrence !

Adieu à la fortune et aux bijoux

Demain je n’aurai aucun sou !

         La pluie s’est mise à tomber et la poule a commencé à hoqueter. Au quatrième hoquet, son Iphone sonne via un Whatsapp Call et une fée apparait sur l’écran avec un feu à la main.

-Ma chère poule, je suis là pour te partager le secret que tes ancêtres ont caché.

-Qui es-tu ? De quel secret s’agit-il ?

-Je suis la fée des volailles. J’apparais une fois tous les cinquante ans. Je viens te dévoiler la raison pour laquelle ton entreprise déchoit. Ta grand-mère détenait une montre magique qui était son porte-bonheur. La montre a été volée par le Phénix immortel qui a jeté un sort sur le Royaume, sous prétexte qu’elle était la propriété de ses aïeux, promettant que le mal ne commencera que « le jour où la machinerie sera introduite dans le monde animal. »

         Je retiens ma respiration, je ferme le livre, je regarde sa date de publication, le nom de l’auteur, et je l’éloigne.

       C’est l’heure du déjeuner. Tout le monde sort sauf Mabelle. Elle me suivait des yeux avant de venir s’installer de mon côté.

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-Il y a quelques jours, il m’a contactée. Je me suis éloignée des bonnes de la maison. Il voulait me voir en dessous de mon appartement. J’ai refusé. Je lui ai dit: « Pourquoi ? Une rencontre de quelle nature? Si on va coucher ensemble, je comprends, il y a un but. Mais sortir ensemble pour quoi faire ? Cela ne sert à rien ».

-Mais comment tu peux avoir une telle réponse! Insolente! Peut-être a-t-il des sentiments pour toi non ?

-J’ai exprimé ce que j’ai senti. Je ne voulais pas avoir avec lui d’autres moments à part quelques heures d’amour dans un lit. Il a insisté pour que j’aille avec lui et j’ai fini par céder. Il s’est dirigé vers le port de la ville, dans des directions suspectes. Il s’est mis contre moi et a essayé de m’embrasser. J’ai refusé catégoriquement ce qu’il faisait! Je ne suis pas de ce genre!

          Les tentatives de justification de Mabelle m’exaspèrent et ce masque social de vertu m’ennuie.

-Et ensuite ?

-Il se justifie de ne pas pouvoir le faire ailleurs. J’ai suggéré de prendre une chambre d’hôtel sachant que cela me faisait tellement peur que j’ai hésité mille fois avant de le dire. Je n’ai jamais fait cela, mais j’ai décidé d’être ferme avec lui. Et j’avais pour condition de ne pas payer la chambre d’hôtel par carte bancaire.

-Pourquoi?

-Pour éloigner toute trace. Imagine son épouse vérifiant le relevé bancaire!

        Ce que Mabelle disait m’a effrayé. Je ne savais pas de quel ordre ces compromis pouvaient s’établir. J’enchaîne:

-Ne penses-tu pas que tu retrouves en lui l’image de ton père?

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Man tu es trop fort! C’est exactement ce que je me disais ce matin. Il ressemble beaucoup à mon père ! La même taille, le même charisme, les deux voyagent beaucoup… Mon père n’est pas toujours là, tu vois, et… attends que je continue. Depuis une semaine, on s’est rencontré à la chambre d’hôtel, et c’était très bien! Très bien ! Je ne sais pas comment te l’exprimer, mais vraiment troooop bien! Quelques heures inoubliables! Je ne voulais pas arrêter, il est trop fort.

         Cette description a éveillé mon malaise. Je ne voulais pas savoir ces détails ni mesurer sa satisfaction. Elle avait l’air d’une internaute rédigeant des recommandations de restaurants sur Zomato, ou évaluant un conducteur de Uber. Elle continue:

-Et maintenant, mon problème c’est que depuis notre dernière rencontre, il ne m’a plus contactée. Cela me dérange parce que tous ses antécédents ont essayé de reprendre contact avec moi et je les ai vaincus par un simple block. Sauf lui. Il a disparu. Et moi je suis sa fille. Il me considère comme sa fille, j’en suis sûre! Cela fait quelques jours que je ne sors pas, je m’énerve, je fais des crises, je ne travaille pas, et je ne joue plus avec mon chien Jacky.

-Et tu es dérangée juste parce que tu te sens vaincue ?

-Je ne sais pas. Dis-moi ce que tu en penses.

-Tu ne penses pas que tu as commencé à avoir des sentiments pour lui?

-Umm. Je dirais les deux! Je ne sais pas!

-Tu me disais que les hommes mariés ne sont pas ton affaire! Arrête donc de penser. N’espère pas qu’il va quitter sa famille et ses enfants afin de te retrouver.  Ne cherche pas un bonheur éphémère dans un terrain stérile.

-Non je ne m’attends certainement pas à cela. Mais je veux qu’il me parle.

-Et s’il t’envoie un message, quelle sera ta réaction?

-Je ne sais pas. Je veux juste qu’il me parle.

-J’ai une autre idée ! Essayons d’exprimer ce que tu ressens dans un texte ou peut-être un poème !

-Un poème ? Non, je n’ai pas de talent poétique ! Essayons d’écrire un conte !

-Non ! Le conte a des règles plus dures qu’un poème ! On va s’aider !

Est-il venu me voler le cœur 

Après de doux moments de bonheur ?

Ah ! Qu’il était bon menteur!

Après le baiser tout devient difficile

Ainsi il part, il défile,

Prenant avec lui sa sensualité,

Et ses rêves brisés.

L’homme à multiples facettes,

Son masque est soudain tombé,

Un genre hybride, une bête,

Rentre chez lui satisfait.

Et je me sens naïve et vaincue,

Chaste que j’étais !

Victime d’un abus,

Mais aussi d’infidélité !

Et des questions sans réponse,

Dans mes pensées noires je m’enfonce,

Un vide, un trou, une vaste galaxie

Un moment éphémère plein de non-dits…

J’étais son jeu, son objet,

Une pauvre mélodie harcelée

Une toile vide qu’il tentait

De tâcher,

De ses projections, ses fantasmes et ses déceptions,

Je ne sombrerai point dans la dépression.

       Mabelle n’a pas sombré dans la dépression, elle n’a même pas voulu une chute à son histoire. Elle s’est résignée à son sort  en se privant de l’écume d’un battement de cœur en pleine  croissance. Elle savait que sa douleur durera que quelques jours et qu’après, elle se relèvera non plus forte comme on le désire, mais avec le même élan et la même ardeur de ses trente ans. Elle n’a pas commis de crime, ne voulait pas de vengeance, refusait même une fin illusoirement heureuse. Elle a posé sa tête sur mon épaule et s’est mise à pleurer. Me disant que j’étais sa fée,  Mabelle a délégué au temps ce qu’elle lui doit. Elle savait que continuer, était la véritable chute qu’elle voulait expérimenter.

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L’Analyse

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